CHAPITRE II
Au début d’octobre, comme nous achevions de dîner, Franz nous vint annoncer que Toinon, mon ancienne soubrette, demandait à nous voir.
— Est-elle toujours aussi jolie ? demanda mon père avec un sourire.
Cette question embarrassa Franz qui se faisait scrupule de louer une autre femme que sa Greta. Et ne sachant que répondre, ce gaillard, haut de six pieds et solide comme un coffre, rougit comme pucelle.
— Je peux répondre à cela, dit La Surie. Je suis entré hier dans sa boulangerie pour lui acheter un pain aux raisins et voici ce que j’opine : elle est belle comme un petit ange. Merilhou se trouvait, sans rien faire lui-même, dans la boutique et la regardait servir. Il me donna à penser que, quand il n’est ni à son pétrin ni à son fournil, il passe son temps à béer devant sa femme.
— Qu’il prenne garde qu’un quidam ne la lui prenne, dit mon père.
— Oh ! Pour cela non ! dit La Surie. Tous les péchés capitaux ne sont pas entre eux compatibles. Pour ce qui est de Toinon, l’orgueil et l’avarice la défendent contre la luxure.
— Pure méchantise, Chevalier ! m’écriai-je. Est-ce orgueil chez une fille de se croire belle, vaillante et pleine d’esprit, quand elle l’est ? Est-ce avarice que de se vouloir garnir en pécunes, quand on est née sans un seul sol vaillant ? Toinon sait ce qu’elle est et ce qu’elle veut, mais elle ne manque pas de cœur. Tout le rebours !
— Qui le sait mieux que vous, mon beau neveu ? dit La Surie, avec une petite grimace contrite. Pardonnez-moi. La rage de faire un mot m’a emporté.
— Franz, dit mon père qui, étant ce matin d’humeur badine, voulait donner à son majordome l’occasion de briller, toi qui as l’œil à ces choses, dis-nous comment elle est mise.
— Quasiment, Monsieur le Marquis, comme une personne de qualité.
— Quasiment ?
— Elle porte à la main un masque à tige dont elle a caché son visage dans la rue. Ses galoches ôtées, elle est fort bien chaussée. Son corps de cotte est de velours brodé, son cotillon, presque aussi ample qu’un vertugadin, et son cou s’orne d’un collier d’or qui n’est point piètre.
Mon père se pencha vers moi et dit sotto voce :
— He won’t say she’s pretty, but he did look at her[5]. En résumé, Franz ?
— En résumé. Monsieur le Marquis, si elle sortait d’un carrosse, vous la prendriez, non tout à fait pour une personne de condition, mais à tout le moins pour une bourgeoise.
— Jour de Dieu ! dit La Surie. Est-elle devenue si haute ?
— Nenni, Monsieur le Chevalier, dit Franz. Elle n’est ni haute, ni façonnière. À l’entrant, elle a baisé Greta et Mariette du bon du cœur, fait de gentils sourires au reste de nos gens, et m’a montré plus de déférence quelle ne m’en montra jamais, quand elle servait céans. Si vous me permettez, Monsieur le Marquis, je dirais que ses manières ont beaucoup gagné.
— Eh bien, Franz, introduis cette merveille et dis en même temps à Mariette de nous servir les douceurs.
— La merveille est aussi une douceur pour les yeux, dit La Surie.
À l’entrant de Toinon qui nous fit à tous trois une belle révérence, mon père dosant la politesse à l’aune de sa visiteuse se leva à demi de sa chaire. La Surie et moi-même l’imitant. En me rasseyant, je me rendis compte que la présence de mon ancienne soubrette ne me laissait pas insensible. J’en fus quelque peu fâché contre moi-même car, sans être aussi roide que Franz en sa loyauté amoureuse, j’aurais voulu que ma tête et mes sens ne fussent occupés que de ma seule Gräfin. Or, tous les jours que Dieu faisait, Louison partageait ma sieste ; la vue de Toinon me donnait des regrets et alors même que je ne désirais pas l’épouser, je pensais plus que je ne le devais aux perfections de Mademoiselle de Fonlebon.
Je m’ouvris plus tard à mon père de ces scrupules, mais il ne fit qu’en rire.
— Babillebahou, mon fils ! dit-il, pourquoi renonceriez-vous à vos songes, puisqu’ils vous charment sans offenser quiconque ? Voudriez-vous, inversant vos années, avoir quatre-vingt-un ans au lieu de dix-huit ans ? Et de reste, si j’en juge par votre grand-père, même à quatre-vingt-dix ans, on peut ne pas être sage encore…
Quant à Toinon, elle ne fut pas sans s’apercevoir de l’émeuvement où sa présence m’avait jeté. Elle me lança un regard vif, un seul, et ce fut tout. « Voilà fille, m’apensai-je, qui est plus maîtresse d’elle-même que je ne suis. »
— Eh bien, Toinon, comment t’en va-t-il par ce ciel gris d’octobre ? dit mon père.
— Fort bien, Monsieur le Marquis, je vous en remercie.
— Franz, dit mon père à notre majordome qui ouvrait la porte toute grande pour laisser passer Mariette portant des deux mains une soupière pleine d’une compote de poires fumante et odorante, donne une chaire, je te prie, à notre Toinon. Veux-tu des poires, Toinon ?
— Non merci, Monsieur le Marquis.
Mon père attendit pour reprendre l’entretien que Mariette nous eût à tour de rôle servis. Toutefois, quand elle eut terminé, elle se retira derrière la chaire paternelle et au lieu de poser la soupière sur la table, elle la garda calée contre son ventre, bien que sans doute il lui en cuisît, sacrifiant ainsi son bien-aise à sa dévorante curiosité.
— Eh bien, Toinon, dit mon père, qu’as-tu à nous dire ?
— J’ai à vous dire, Monsieur le Marquis, qu’ayant vu passer votre carrosse avant-hier dans la rue, je l’ai trouvé tout à plein dépeint et dédoré et les rideaux des fenêtres, fort défraîchis.
Ce début était si surprenant que mon père ne sut qu’en penser car depuis que Toinon nous avait quittés pour marier le maître boulanger Merilhou, quand elle nous revenait voir, c’était pour qu’on s’occupât de ses affaires et non point pour nous parler des nôtres.
— Ch’est bien vrai, chela ! Que ch’est bien une honte pour un marquis ! dit Mariette.
— Que fais-tu là, Mariette ? dit mon père en tournant la tête par-dessus son épaule.
— J’attends pour vous rechervir, Monchieu le Marquis. Vu que tant est bonne la compote de Caboche que vous allez en revouloir.
— Eh bien, attends, ma commère, mais sans déclore le bec. Poursuis, Toinon.
— Pour vos rideaux, Monsieur le Marquis, votre Margot, qui est fort habile couseuse de soie et brodeuse d’or sur soie…
Toinon s’interrompit, comme surprise elle-même de faire l’éloge de Margot qu’elle avait si fort détestée, quand elle était chez nous, opinant que la nouvelle venue avait pris le pas sur elle, donnant soin et soulas à un marquis et non point, comme elle, à un chevalier.
— Bref, dit-elle, pour les rideaux, Margot pourrait en faire des neufs et des jolis, et qui plus est, en soie et non en coton, comme ces quasi-lambeaux qu’on voit qui pendent là.
— Mais, dit La Surie, des rideaux de soie jureraient avec l’état présent du bois.
— C’est bien pourquoi, dit Toinon, que je m’apense qu’il faudrait le repeindre et redorer le carrosse de haut en bas. Comme il est là, il fait pitié ! N’étaient vos armes, Monsieur le Marquis, sur la portière, on croirait qu’il est de louage…
— Je ne vois pas l’urgence, dit mon père, de ce requinquement.
— Oh si, Monsieur le Marquis, dit Toinon, avec la dernière vivacité, il y a urgence ! Je pense bien qu’il y a urgence ! Une grande urgence même, vu les événements !
— Quels événements ?
— Le sacre de notre petit roi ! À Reims ! Le quinze de ce mois ! Auquel vous serez sûrement invité !
— Même, dit Mariette, que Madame la Duchesse cherait dans ches fureurs, chi elle vous voyait apparaître à Reims en chi piètre équipage.
— Paix-là, Mariette ! dit mon père. Je gage, Toinon, poursuivit-il en se tournant vers elle, que tu as un peintre-doreur que tu désires me présenter ?
— Oui-da, Monsieur le Marquis ! dit Toinon sans la moindre vergogne : mon frère Luc. Et meilleur compagnon en son métier que mon frère Luc, on ne trouverait mie sur la place de Paris. De reste, il travaillait chez le maître Tournier. C’est dire !
— Il travaillait ? Il ne travaille plus ?
— Le maître Tournier l’a désoccupé.
— Ton frère Luc aurait-il mal agi ?
— Nenni. Il a trop bien agi.
— Voilà qui est plaisant ! Conte-moi donc cela !
— Il faut dire de prime, Monsieur le Marquis, que mon frère Luc est si beau qu’il n’est pas possible de plus.
— Et qui en douterait à voir sa scintillante sœur ? dit La Surie.
Compliment qui, je ne sais pourquoi, me déplut.
— Et la femme Tournier, qui atteint le mauvais tournant de l’âge, s’est éprise de Luc comme follette, le pressa, le serra et le poursuivit dans la maison des combles à la cave. Et lui, de refuser.
— Et pourtant, dit La Surie, un coup de pinceau n’a jamais fait de mal à personne.
— Fi donc, Miroul ! dit mon père.
— Bref, dit Toinon, il l’a repoussée.
— Et la femme l’a peint en noir aux yeux de son mari ? dit La Surie.
— Oui-da ! disant que c’était lui le lubrique et le harceleur.
— Es clásico[6] ! dit La Surie : la femme de Putiphar…
— Pardon, Monsieur le Chevalier, dit Toinon, il ne s’appelle pas Putiphar, mais Tournier.
Mon père se prit le menton dans la main et caressa sa barbe. Il la portait en collier comme la mode en était, avec une petite mouche sous la lèvre inférieure et une moustache effilée aux deux bouts. Bien qu’il dépensât peu pour sa vêture, il avait été un des premiers à adopter le grand col brodé qui dégageait le cou au lieu de la fraise qu’il détestait pour deux raisons : elle serrait le gargamel et nous venait d’Espagne. De reste, il prenait le plus grand soin de sa personne, et il était original en ceci que, quasiment le seul à la Cour, il préférait les bains aux parfums.
— Mais bien tu sais, Toinon, dit-il au bout d’un moment, que si un compagnon travaille à son compte sans être admis comme maître par ses pairs, il peut lui en cuire.
— Mais point s’il travaille chez vous comme aide-jardinier, Monsieur le Marquis, reprit Toinon. Et j’ai ouï dire que le pauvre Faujanet a de présent beaucoup de mal à tirer seul les seaux de votre puits.
— Ha, mais je discerne là tout un petit complot ! dit mon père en se tournant pour dévisager Mariette, la soupière pleine de compote chaude toujours calée contre son ventre. Eh bien ! Mariette ! Tu restes coite ?
— Monchieu le Marquis, dit Mariette avec dignité, comment ouvrirais-je le bec pour vous répondre, puisque Monchieu le Marquis m’a défendu de le déclore ?
— Et pour toi, Toinon, dit mon père, mi-figue mi-raisin, bravo, bravissimo pour défendre si bien les intérêts de ton frère !…
— Oh, mais il ne s’agit point que de mon frère ! dit Toinon avec véhémence, mais aussi de vous embellifier pour faire honneur à Reims à notre petit roi ! Que je l’ai vu comme je vous vois à Vincennes, le treize août, pour y asseoir la première pierre de son corps de logis et que c’était merveille de voir le mignon prendre le mortier dans un bassin d’argent pour le jeter avec sa petite truelle, quasi aussi habile en cela qu’un compagnon maçon ! Après quoi, il a sauté en selle sans l’aide de son écuyer, il nous a baillé à tous et à toutes une grande bonnetade et il est parti. Ha ! Monsieur le Marquis ! Vous auriez dû ouïr cela ! Le peuple l’acclamait à déboucher un sourd, mi-riant mi-pleurant, tant est que moi aussi j’y suis allée de ma larme.
— Et pourquoi donc, Toinon ? dit mon père, qui me parut touché de ce récit.
— Parce que nous pensions à son père et qu’il nous tardait fort que le fils soit assez grand pour chasser de France les sangsues italiennes.
Je ne saurais dire si, parmi ces sangsues, Toinon incluait la reine. Aussitôt après la mort du roi, la régente avait gagné quelque popularité en supprimant les taxes qu’Henri avait imposées au peuple pour pourvoir à sa guerre contre les Habsbourg. Mais, comme quelques mois plus tard, elle les rétablit pour nourrir ses folles libéralités en faveur des Concini et des Grands, j’augurai que, dans l’esprit des Parisiens, la régente n’était plus guère épargnée. Ce qui m’inclinait à le croire, c’est que ce fut justement le moment où l’on commença à chuchoter dans les rues et sur les places de Paris qu’il fallait « jeter la déesse à la mer avec son ancre autour du cou ».
Mon père craignait fort la dépense et il lui fallut longuement peser avec La Surie le pour et le contre avant de décider s’il allait embaucher Luc en double qualité d’aide-jardinier et de peintre. Mais comme il ressortit de ce conciliabule qu’outre notre carrosse, les portes, les fenêtres et les volets de notre hôtel parisien, de notre seigneurie du Chêne Rogneux et du manoir de La Surie, exigeaient depuis longtemps que la couleur vînt protéger le bois, le plateau de la balance pencha en faveur de Luc et nous partîmes pour Reims, deux jours avant la Cour, dans un équipage qui brillait de tant de feux que même la boue des routes n’eût osé les ternir.
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* *
L’étiquette voulait que la Cour appelât ma bonne marraine « la duchesse douairière de Guise » pour la distinguer de sa bru, la duchesse régnante de Guise, la femme de Charles, son fils aîné. Et encore qu’elle détestât cette appellation qui, disait-elle, « la vieillissait avant l’âge », elle ne faillit pas de la revendiquer haut et clair, quand il s’agit de prendre place dans le carrosse de la reine pour faire le voyage de Paris à Reims, honneur auquel les autres princesses du sang n’eussent pas manqué d’aspirer, si ma bonne marraine n’eût pris les devants avec tant de décision et d’autorité.
Ce fut là une des petites querelles auxquelles donna lieu le sacre de Louis, la plus grave s’élevant entre le prince de Condé et le cardinal de Joyeuse, lequel refusa d’être nommé par le petit roi Chevalier du Saint-Esprit après le prince de Condé, les cardinaux passant avant les princes du sang selon le protocole.
C’était bien la règle, en effet. Mais la reine la viola sans le moindre tact, ayant moins peur du cardinal de Joyeuse que de Condé qui menaçait de quitter la Cour pour lever des troupes contre elle. Et elle la viola derechef, au grand scandale de toute la Cour, quand le tout nouveau marquis d’Ancre prétendit, pendant la cérémonie, passer avant Bellegarde qui était duc et pair.
Elle dépêcha Bassompierre à Bellegarde pour lui dire de céder le pas. Ce que fit de fort mauvaise grâce Monsieur le Grand[7], tout bon courtisan qu’il fût. Et il se vengea incontinent en parodiant le mot célèbre de Sully : « Impudence et arrogance, dit-il à Bassompierre sotto voce, sont les deux mamelles de Concini. Quant à celles de Leonora, poursuivit-il, je suis le seul à les avoir vues en son antre et tout à fait sans l’avoir désiré. Elles sont d’une platitude à faire peur, sauf quand elles se gonflent sous l’effet de la vanité comme grenouilles jumelles. Savez-vous qu’elle s’est commandé, pour le sacre, un grand carrosse doré qui, par sa magnificence, égale, s’il ne surpasse, celui de Sa Majesté ? »
À ce que j’ouïs dire, la Cour s’ébranla pour Reims le deux octobre par une chaleur qui n’était point de saison. L’embarras des équipages et des charrois se trouva tel et si grand qu’il lui fallut cinq bonnes heures pour traverser Paris. Je dis « j’ouïs », et non « je vis », car nous étions partis, mon père, La Surie et moi (nos deux soldats nous suivant à cheval) deux jours auparavant, jugeant bien que si nous partions en même temps que cette longuissime caravane, nous n’allions plus trouver chambre aux étapes sinon sales, puceuses, pouilleuses et fort chères, ni d’ailleurs, le moindre rôt en nos assiettes, ni foin ni avoine pour nos chevaux, ni maréchal-ferrant pour les ferrer. Sans compter l’incommodité de marcher au pas dans un cortège royal qui s’étirait sur trois bonnes lieues au moins, le chanfrein des chevaux touchant quasiment le cul du carrosse précédent. Sans compter aussi, la route étant fort sèche par ce beau temps, un épais nuage de poussière dont nos yeux, nos gorges et nos poumons ne pourraient s’accommoder.
À Reims, nous ne logeâmes ni en auberge, ni ès couvent, ni chez l’habitant – la moindre chambre, cellule, chambrifime, cabinet, galetas, étant retenue depuis longtemps, et celles qui restaient libres s’élevant à des prix à faire frémir un huguenot. Mais mon père nous trouva gîte et couvert chez un ancien compain et condisciple de l’École de médecine de Montpellier (la meilleure du monde avec celle de Salerne), le révérend docteur médecin Carajac, lequel était chirurgien en même temps que médecin – chose rare, car d’ordinaire, le médecin déprise la chirurgie, art à ses yeux trop mécanique.
Carajac avait fait de son fils un apothicaire, tant est qu’à eux deux, il n’était guère à Reims de fils de bonne mère qui n’eût passé par leurs drogues, leurs clystères ou le bistouri paternel. Leur prospérité, d’ailleurs, sautait aux yeux dès l’abord, leur maison étant bellement sise place de la Cathédrale, construite non en bois périssable, mais en pierres solides et luisantes avec des appareillages de briques et un fort beau pignon, décoré au surplus en son centre d’une ouverture en encorbellement qui, tenant à la fois de la bretèche et de la loggia, donnait au logis une note d’élégance et quasi de noblesse.
Dans son être physique, Carajac était bien la preuve que tous les Arabes n’avaient pas fui la France après la victoire de Charles Martel à Poitiers, à moins qu’il ne tînt ses cheveux, sa peau et sa prunelle d’un pirate turc qui les eût laissés en souvenir à pucelle d’Aigues-Mortes (la ville natale de notre ami) après une de ces incursions sauvages dont ce malheureux port avait si souvent pâti.
Mon père, en ses vertes années, aimait prou Carajac, ayant couru avec lui grand péril, en pénétrant avec lui dans le cimetière de Saint-Denis de Montpellier pour y déterrer une ribaude, étant l’un comme l’autre avides de la disséquer pour mieux connaître la géographie du corps humain : crime puni du bûcher, s’ils avaient été surpris. L’affaire est racontée par mon père au tome deux de ses Mémoires et, l’ayant lue, je me souviens non sans quelque frémissement que Carajac préleva le cœur de la garcelette avant qu’elle fût par lui et mon père recousue et remise en terre, et l’emporta chez lui dans un mouchoir afin de l’y étudier à loisir, si grand était son appétit d’explorer les canaux et les cavités de cet organe, sur lesquels, opinait-il, Galien n’avait dit que des sottises.
Si impressionnant qu’il fût par sa barbaresque apparence, Carajac l’était davantage encore par sa taciturnité. On eût dit que, s’étant levé le matin avec le vœu de ne pas prononcer cent mots jusqu’au soir, il veillait tout le jour à ne pas dépenser indûment sa petite provision. Il ne se piquait non plus de courtoisie. Comme mon père le remerciait avec chaleur de son hospitalité, il répondit sans battre un cil : « Si je ne vous avais pas eus, le prévôt aurait réquisitionné mes chambres céans pour les donner à des poupelets de cour. » Pourtant, d’après mon père, il aimait fort notre compagnie. « Du diantre, m’apensai-je, qu’eût-il dit, s’il ne l’avait pas aimée ? »
Carajac était laconique. Sa femme était muette. Ou du moins, je la crus telle jusqu’à ce qu’elle dît à table à mon père d’une voix douce et harmonieuse : « De grâce, Monsieur, reprenez de ce chapon. »
Carajac avait le teint brun, l’œil noir, la membrature sèche et musculeuse. Sa femme était grande, blonde, l’œil bleu, la bouche rose, le téton laiteux. Je trouvais dans son silence, dans son visage paisible et ses larges formes, je ne sais quoi de plaisamment accueillant et de délicieusement passif, par où je jugeai que le révérend docteur médecin Carajac était un homme heureux. Je le cuidais aussi bon époux pour la raison que, l’ayant mariée quand elle avait quatorze ans, il ne lui avait fait, en vingt-cinq ans, que dix enfants, ménageant de sages intervalles entre les grossesses. Aussi ses enfants étaient-ils sains et beaux et, à ce qu’il nous dit, il n’en avait pas perdu un seul, accouchant lui-même son épouse, ayant en grande détestation les sages-femmes qu’il jugeait, comme mon père, sales, ignares et superstitieuses.
Seul l’apothicaire – la seconde colonne de ce temple d’Esculape – mangeait à notre table, comme il convenait à son savoir et à son droit d’aînesse. Les neuf autres enfants prenaient leur repue à une table ronde placée assez proche de la nôtre pour que leur père pût de temps en temps leur jeter le coup d’œil du maître et leur mère, un tendre sourire. Était-ce la conjugaison de ce regard et de ce sourire ? ils étaient d’un bout à l’autre du repas étrangement silencieux. Au début, quand je croyais Madame Carajac muette, j’avais imaginé que, leur génitrice étant sans voix, les enfants n’avaient pu apprendre d’elle leur langue maternelle.
À la table des grands, comme La Surie l’appelait en se gaussant, les dîners et soupers, bien que la chère fût bonne et le vin généreux, ne brillaient pas par leur animation : mon père et La Surie se fatiguaient à parler sans que leur hôte leur donnât la moindre réplique. Et bien que Carajac ne parût pas économiser ses oreilles autant que sa langue, le parleur pouvait toujours se demander si l’écouteur trouvait intérêt à ses propos, ne recevant jamais, en réponse, que de petits grognements.
À ce profond silence succéda un énorme fracas. La Cour survint le quatorze octobre dans un tumultueux roulement de roues sur le pavé de Reims, les chevaux hennissant, les cochers échangeant des jurons et les majordomes hurlant des ordres auxquels personne n’obéissait.
Le bon docteur Héroard, ne trouvant pas à se loger au palais épiscopal avec la famille royale et les Guise, demanda gîte et couvert à Carajac. Il n’avait point fait ses études en même temps que lui, mais il avait, comme lui, appartenu à l’illustre École de médecine de Montpellier : ce titre-là suffisait.
La présence d’Héroard fut une joie pour nous trois, non qu’il abordât à table le sujet qui nous tenait tous trois à cœur – il était bien trop avisé pour cela –, mais le soir même, alors que, bougeoir au poing, nous gagnions nos chambres désignées, il chuchota à mon père de le venir trouver dans une demi-heure, avec La Surie et moi dans la sienne.
Ayant été choisi neuf ans plus tôt comme médecin du dauphin par Henri IV, et contre le gré de la reine, pour la seule raison qu’il était huguenot converti (« la caque sent toujours le hareng »), Héroard avait craint le pire à la mort du roi, non plus tant à cause de son ancienne religion (car depuis le début de ses fonctions auprès du dauphin, il allait à messe, à confesse et à communion avec une régularité d’horloge), mais pour ce que la régente le soupçonnait d’être fort attaché au petit roi, et le petit roi, à lui.
Rien n’affine plus l’esprit d’observation que la persécution. Sentant venir le péril, le médecin et son petit patient feignirent, par un accord tacite, de mettre une apparente froideur dans leurs relations. Les espions de la reine en furent dupes. Monsieur de Souvré, le gouverneur de Louis, était aussi pesant d’esprit que de corps. En revanche, le père Cotton, le jésuite qui tenait Louis une grande heure à confesse, était fin comme l’ambre. Mais l’un comme l’autre opinèrent qu’Héroard, bon médecin et bon catholique, était inoffensif et effacé. Bref, il était tout juste bon à prendre le pouls du roi, à mirer ses urines ou à examiner ses matières. On n’avait donc pas motif de craindre son influence. Et de fait, la foudre ne tomba pas sur lui, mais sur le précepteur Yveteaux qui commit l’erreur de « babiller » sur l’avancement des Concini. La reine le sut dans l’heure et, une heure plus tard, Yveteaux dut faire ses paquets.
Héroard n’était point effacé, loin de là, mais s’enveloppait dans une extrême circonspection. S’il nous confia, cette nuit-là, quelques petites choses sur Louis, c’est qu’il nous savait au petit roi tout dévoués. Et encore fut-il bien loin de nous parler à cœur ouvert. Sa prudence était telle qu’il n’énonçait jamais que les faits – les faits seuls – sans prononcer le moindre jugement sur eux.
— En août dernier, nous dit-il, comme nous revenions de Gentilly, Louis et moi, notre carrosse revint par le faubourg Saint-Jacques où est logé, comme vous le savez, une partie du régiment des gardes. Et Louis aperçut, sur les remparts, une troupe de soldats rassemblés autour d’un grand mât au sommet duquel était attaché un garde, les mains liées derrière le dos. « Qu’est cela ? » dit Louis en faisant arrêter le carrosse. « Sire, dit le capitaine de Vitry qui se trouvait avec nous, c’est une punition que l’on appelle l’estrapade. La corde qui tient le puni coulisse en haut du mât par une poulie et elle est tenue à terre par plusieurs soldats qui, au commandement du sergent, la lâchent tout soudain. Le puni ligoté tombe du haut du mât dans le vide et ne s’arrête, la corde se tendant, qu’à deux pieds du sol. La secousse, dans tous les membres, est extrêmement brutale, et plus terrible encore l’appréhension de s’écraser au sol. On répète cette chute autant de fois que la punition le comporte.
— Monsieur, dit Louis, arrive-t-il que le puni en meure ? – Il est arrivé que la maladresse, ou la méchantise des soldats qui tiennent la corde, n’ait pas arrêté la chute à temps. – Monsieur de Vitry, dit Louis après un silence, plaise à vous d’appeler le sergent. » Et le sergent étant accouru à perdre haleine et saluant le roi à la portière, celui-ci lui dit : « Sergent, combien de chutes ce garde puni doit-il subir ? – Sire, il en a subi deux. Il lui en reste trois. – Cela suffit, dit Louis. Je lui fais grâce du reste. » Et sachant qu’un ordre ne vaut que si l’on en surveille l’exécution, il demanda que le carrosse demeurât sur place tant qu’on n’eût pas descendu et délié le puni.
J’imaginais sans peine, tandis qu’Héroard nous faisait ce récit, la grosse trogne rouge et rude de Vitry voisinant dans ce carrosse avec le long visage sensible de Louis, éclairé par ses grands yeux noirs si parlants, du moins quand il consentait à les laisser parler, car la sévérité de son éducation et le peu de fiance qu’il avait en l’amour de sa mère lui avaient appris depuis longtemps à se clore sur soi.
— Mais d’où vient, dit La Surie, cette punition ? Le mot lui-même, l’estrapade, me paraît étranger.
— Il l’est, dit Héroard. Le supplice est né en Italie. Il fut d’abord militaire, mais l’inquisition s’en est servie, en l’aggravant, contre les hérétiques. On plongeait le malheureux dans le feu du bûcher et on l’en retirait aussitôt. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que la corde qui le retenait au mât brûlât et se cassât. C’est ce que d’aucuns appellent un « raffinement ».
— Et ces papistes osaient s’appeler chrétiens ! dit mon père avec une colère contenue.
Héroard resta coi, mais échangea avec mon père un regard où se lisait tout le ressentiment secret des huguenots convertis envers les bourreaux implacables de leur ancienne religion.
— Mon bon ami, reprit mon père, voulez-vous de grâce me permettre de vous poser une question indiscrète ?
— Je veillerai, dit Héroard, à ce que ma réponse soit discrète pour deux.
— Vous vous souvenez sans doute, reprit mon père, qu’un gentilhomme espagnol, de la suite du duc de Feria, venant présenter ses respects à Louis, celui-ci, se faisant apporter une carte, lui fit tout un petit cours sur la prise de Juliers par les Français et leurs alliés. À votre sentiment, était-ce là, de la part de Louis, une étourderie ou une malice politique ?
Héroard se garda bien de faire à cette question une réponse qui l’eût compromis, si elle avait été répétée. Il se contenta de mettre en regard de l’incident rappelé par mon père un incident qu’il était le seul à connaître, et qui éclairait le premier, sans qu’il fût besoin de glose ou de commentaire.
— Fin septembre, dit Héroard, en tout cas peu après le neuvième anniversaire de Louis, il aperçut sur sa table d’étude un livre d’Horace imprimé à Anvers. Incontinent, il l’ouvrit et s’amusa à lire le privilège par lequel le libraire avait reçu permission d’imprimer ledit livre. Il était ainsi rédigé : « Avec la permission du Pape, du roi d’Espagne, et du roi de France. » Incontinent, Louis prit sa plume, la trempa dans l’encre et barra « du roi d’Espagne ». Il ne le barra pas à moitié. Il le couvrit d’encre afin qu’il devînt tout à plein illisible. Après quoi, sans en faire autre semblant, il quitta la plume et, sans un mot, se mit à ses leçons.
— Je gage, dit La Surie, qu’autour de Louis les murs et les portes ont des yeux et des oreilles. Supposons que ce livre tombe dans les mains de la régente…
— Le péril est petit, dit Héroard : la régente ne lit pas.
— Mais enfin, supposons qu’un quidam mette la main dessus et le montre à la reine.
— Mais là où il est à s’teure, le quidam ne le trouvera jamais, dit Héroard avec un petit sourire.
Et là-dessus, il se ferma comme une huître.
— Il me semble, dit mon père, quand nous fûmes retirés dans la chambre que nous partagions sous le toit de Carajac, que l’anecdote de notre ami ne témoigne pas seulement du sentiment anti-espagnol de Louis et de sa fidélité à son père, mais aussi combien il est différent de l’image d’enfant enfantissime que la Cour voudrait donner de lui : il attend d’être seul avec Héroard pour lui livrer, sans un mot, le fond de sa pensée.
À ce moment, mon père fut interrompu par une série de gémissements féminins qui paraissaient provenir de la chambre de notre hôte. Ils crûrent en un paroxysme fort et déchirant, puis amorcèrent un decrescendo au cours duquel les plaintes, en s’espaçant, se changèrent en soupirs qui exprimaient bien davantage le bien-être que la mésaise. Après quoi, la maison et la nuit s’accoisèrent.
— Monsieur mon fils, écoutez ce silence, dit mon père en levant la main avec un sourire. Quelle valeur il prend après ce que nous venons d’ouïr ! Comme il est tendre et détendu ! Nous avions méjugé cette dame ! Elle n’est pas muette. Elle ménage sa voix pour une expression qui compte plus que les paroles. Et quand on aime l’humanité, Monsieur mon fils, quel réconfort de se dire qu’en faisant ses dix beaux enfants, elle n’a pas été qu’à la peine.
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Le lendemain, sur le coup de neuf heures, un grand escogriffe de laquais, vêtu d’une livrée magnifique frappée d’une croix de Lorraine, vint toquer à la porte du révérend docteur Carajac avec un billet aux armes des Guise, lequel il remit « à ma personne » après que je lui eus assuré que j’étais bien le chevalier de Siorac. Bien qu’il n’eût fait que traverser la place de la Cathédrale pour me porter le poulet, je lui donnai, pour sa peine, un quart d’écu, dépense qui fut blâmée par mon père. D’un autre côté, je ne voulais pas que le bruit se répandît dans le domestique de la maison de Guise que j’étais chiche-face, au grand dol de ma bonne marraine, déjà trop encline à penser que les Siorac ne tenaient pas assez leur rang. Ce qu’assurément elle eût estimé, si elle avait été présente à la scène au cours de laquelle Toinon, assistée de Mariette, avait persuadé mon père de redorer son carrosse.
Daté de la veille, le billet était de Madame de Guise et l’orthographe aussi :
« Mon fiieul,
« Ce voiage m’a tué. J’é cru périre dis foas. Vené me voir demin a neu veure chai ce grand eservelé de fis. »
— Jour du ciel, dis-je à mon père à qui je tendis le billet, dès que je fus remonté dans ma chambre. Neuf heures ! Je ne suis même pas vêtu ! Me voilà en retard avant même que de partir !
— Ne vous inquiétez pas ! dit-il en riant. À dix heures, Madame de Guise ne sera même pas réveillée, étant « tuée » par le voyage. Quant au « grand écervelé de fils », c’est une bonne description de l’archevêque-diacre de Reims.
— Qu’est-ce qu’un diacre ? dis-je en enfilant mon haut-de-chausses.
— C’est le premier échelon avant la prêtrise. Notre écervelé peut prêcher (quel beau prêche nous ferait ce gentil ignare !), conférer le baptême et, en cas de nécessité, donner la communion, mais il n’a pas le droit de dire la messe. On a dû trouver qu’il n’en savait pas assez pour cela.
— Et pourtant, dis-je, il y a deux ans, au bal de la duchesse de Guise, il était déjà archevêque, portait la robe violette, et touchait les revenus de son archevêché.
— Mais pendant ces deux ans-là, il n’a pas dû étudier beaucoup sa liturgie. Et depuis la mort du roi, il a d’autres chattes à fouetter.
— D’autres chattes ?
— Quand vous serez dans le palais épiscopal, ouvrez vos yeux et vos oreilles. Peut-être allez-vous entr’apercevoir des yeux verts et ouïr de petits miaulements.
Le jeune archevêque (car il était jeune et fort beau, ayant la blondeur et l’œil pervenche de sa mère) faillait peut-être en liturgie, mais ne manquait pas de cœur car, à ma vue, il fondit sur moi, me donna une forte brassée et je ne sais combien de baisers sur les deux joues.
— Ha, mon petit cousin ! s’écria-t-il de sa voix sotte et gentille. Que je suis donc heureux de vous avoir céans ! Que faisiez-vous pendant ces siècles où je ne vous ai vu ? Viviez-vous en reclus ? Allez-vous entrer dans les ordres ? Je n’ai pas jeté l’œil sur vous quasiment depuis le mariage du duc de Vendôme avec Mademoiselle de Mercœur.
Les civilités ne se terminèrent pas là car, à peine étais-je sorti de ses bras, que je me trouvai dans ceux de son frère, le prince de Joinville. Quant au duc de Guise – le petit duc sans nez, comme on disait à la Cour –, il attendit que je lui fisse une profonde révérence pour me donner la main. Aimant à marquer les distances de son rang, même avec Joinville et l’archevêque, ses frères cadets, comment n’eût-il pas voulu les marquer davantage avec son demi-frère bâtard ? Toutefois, sans aller jusqu’à m’appeler comme ses frères son « petit cousin », il ne me détestait point, me trouvant même « fort plaisant compagnon » depuis un souper au cours duquel j’avais prêté une oreille attentive à son infini bavardage tandis que sa propre mère bayait aux corneilles.
Le jeune duc ne manquait pas d’esprit et il avait, en bref, toutes les qualités qui permettent de briller à la Cour, mais aucune de celles qui sont nécessaires à un grand dessein. Ma belle lectrice se souvient peut-être qu’il partageait ses repas en son hôtel avec une lionne. Cette turlupinade lui valut une petite réputation en Paris où l’on est « gobe-mouches » à frémir, jusqu’au jour où la lionne, d’un coup de griffe, déchira le visage d’un laquais. Le duc ne tira pas son épée. Vaillamment il appela ses soldats, mais comme la lionne, en son désarroi, sautait partout, il fallut je ne sais combien d’arquebusades – c’est-à-dire autant de trous dans les tapisseries des Flandres, et de sang sur les tapis de Turquie – pour parvenir à l’abattre.
J’entendis bien, à l’impatient silence qui suivit l’aimable accueil du duc, qu’il tenait le dé à mon entrant et avait hâte de reprendre son discours. Aussi m’écartai-je un peu du trio familial et penchant la tête en avant avec déférence, et regardant le duc, j’entrai aussitôt dans ce rôle d’auditeur tout ouïe qui était bien la seule vertu qu’il prisât en moi.
— Savez-vous, dit-il, l’œil pétillant, que ce bas coquin de Conchine (le duc francisait le nom italien comme on le faisait alors à la Cour) s’est avisé de me caresser fort, la veille de notre départ pour Reims, alors que nous nous trouvions au coude à coude dans la chambre de la reine ? « Monseignoure, me dit-il d’un air de confidence, aimez-moi et je vous ferai favoure. – Marquis, dis-je, je serais dans le ravissement que vous me fassiez favoure. Mais, pour que je le croie, il vous faudra me l’écrire noir sur blanc. – Voilà, dit-il avec un sourire, qui sera fachilé. Mon marquisat d’Ancre s’est rencontré fort à propos car, en Italie, je suis descendou des comtes de la Penna. – Comment cela ? dis-je. – La penna, dit-il, cela se dit la plume en français. » Et de rire. « Marquis, dis-je aussitôt du tac au tac, savez-vous qu’avec un comté de la plume et un marquisat d’Ancre, il ne vous manque plus qu’un duché de papier pour assortir tout l’équipage !… »
Le giòco était pertinent et pas plus que Joinville et l’archevêque, je n’eus à me forcer pour rire, bien que le duc gâchât un peu son succès en ajoutant d’un air quasi étonné :
— N’est-ce pas merveille ? Ce bon mot m’est venu de soi ! Je l’ai fait dans le chaud du moment et quasiment sans y penser…
— Mais, dis-je, le Conchine descend-il vraiment des comtes de la Penna ?
— La régente, dit Joinville, a envoyé le fils du docteur Marescot à Florence pour fouiller la généalogie du Conchine et j’ai ouï dire qu’il était le fils d’un secrétaire du grand duc de Toscane.
— Pas du tout, dit l’archevêque, il est le fils d’un menuisier.
— Tu confonds tout, archevêque ! dit le duc. Ce n’est pas miracle si tu n’es encore que diacre ! C’est sa femme, la Leonora Galigaï, qui est fille de menuisier.
— Serait-ce donc à ce menuisier, dit Joinville, qu’elle aurait fait appel pour construire son émerveillable carrosse ?
— Mais non, le menuisier est mort, dit le duc. Leonora n’a pas à cacher ses parents : elle n’en a plus. J’oserais dire qu’elle n’en a jamais eu. Elle est née de la conjonction d’un marteau et d’une tenaille. Et pour être tout à fait sincère, il les lui faudrait peindre comme armoiries à la porte de son carrosse sur ciel azur de clous !…
Joinville s’esbouffa à cela, mais l’archevêque s’exclama :
— Ha ! Monsieur mon frère ! Comme vous êtes peu charitable !
— Qui est peu charitable ? dit le comte de Bassompierre en pénétrant dans la salle. Et lequel de vous, Messieurs, veut gager avec moi que je devine à qui s’adresse ce grief ? La mise : cinquante écus.
— Il est trop tôt le matin pour gager, dit le duc, d’un air rechigné, Bassompierre, bon an mal an lui gagnant au jeu cinquante mille écus.
— Que c’est pitié ! dit Bassompierre. J’aurais gagné : c’était vous.
Ces paroles furent suivies des mêmes furieux embrassements qui m’avaient accueilli à mon entrant. Grand joueur, grand parieur, grand coureur de vertugadins, mais aussi diplomate avisé, soldat habile, fort érudit, mais le cachant, le comte, tout allemand qu’il fût, était tenu pour le parangon des courtisans français, ayant trouvé le moyen d’être bien vu et bien venu du feu roi et de la reine, même au plus fort de leurs plus grandes noises ; au reste fort honnête, y compris les cartes en main, vaillant, courtois, fidèle à ses amis et entre autres, à Madame de Lichtenberg et y ayant là quelque mérite, car « seule en ce monde, disait-il, elle avait repoussé ses assauts ».
— De reste, dit le duc, je l’ai promis à ma mère et à ma femme : je ne veux plus ni jouer ni gager.
— Eh quoi ! s’écria Bassompierre, vous renonceriez à vos vices ? Si jeune encore ? Alors même que la régente vient de vous bailler deux cent mille livres pour acheter votre neutralité dans sa querelle avec les Grands ? Savez-vous que vous êtes un de ceux qui ont le plus gagné à la mort du feu roi ?…
Bien que cette réflexion me déplût excessivement, je n’en laissai rien paraître. Voilà bien, me disais-je, le cynisme de ces gens de cour : le nez collé sur leurs petits intérêts et le cœur indifférent aux grands intérêts du royaume.
— Quelle erreur ! dit le duc. Joinville a gagné plus et l’archevêque tout autant, à la mort du feu roi. Joinville se morfondait dans l’exil auquel Henri l’avait condamné pour avoir chassé sur ses terres et taquiné de trop près les tétons de la comtesse de Moret. Et le voici, parmi nous, libre comme l’air. Quant à l’archevêque…
— L’archevêque sait ce qu’il a gagné, dit Louis en rougissant.
— Nous savons tous ce qu’il a gagné, reprit le duc, sur ce ton de mesquine taquinerie qui montrait le fond de son caractère : Charlotte des Essarts. De peur de partager le sort de Joinville, il n’aurait jamais osé y toucher du vivant du feu roi. Et pour tout dire, je gage qu’il la cache maintenant quelque part dans son palais épiscopal. Peut-être dans un confessionnal…
— Vous gagez, Charles ? dit Bassompierre, voyant la gêne où ce propos plongeait l’archevêque et désirant détourner de lui l’attention de ce malcommode aîné. Vous aviez dit que vous ne gageriez plus !
Mais le duc, quand il était lancé, aimait mener ses cadets au fouet.
— Si ce fol poursuit dans cette voie, dit-il, il ne sera jamais prêtre. Et s’il n’est pas prêtre, comment le pape pourrait-il le nommer cardinal ? Il devra se contenter d’être diacre toute sa vie et de manger avec sa Charlotte les bénéfices de l’archevêché. Assurément, un archevêque, aux yeux de la dame, ne vaut pas un roi. Mais un archevêque bien garni vaut mieux qu’un roi défunt.
Cette perfidie fut un trait de lumière pour moi. Les bénéfices ! Les bénéfices de l’archevêché de Reims qui se montaient à cent mille livres par an ! Le petit duc, quand il s’était rallié à Henri IV, les lui avait demandés pour lui-même, mais à la prière de ma bonne marraine, le roi les avait donnés à son cadet. C’était là la source de tant d’aigreur.
— Monsieur mon frère, dit Joinville de sa voix gentille, n’êtes-vous pas un peu dur pour Louis ?
— Vous avez raison, dit le petit duc en repartant à l’assaut, j’aurais dû vous réserver mes duretés. Car des deux vous êtes de beaucoup le plus fol. Souvenez-vous, de grâce, que je vous ai conféré le titre de prince de Joinville par pure bonté de cœur.
— Et aussi sur la prière de notre mère, dit Joinville qui, à sa façon simplette, ne manquait ni de jugeote ni de courage.
— Ce titre de prince de Joinville, reprit le duc, vous permet de tailler quelque figure dans le monde. Mais rappelez-vous, je vous prie, qu’il est de pure courtoisie, puisque le château et les terres sont à moi.
— Votre bonté ne vous a donc rien coûté, dit Joinville.
— Et comment, dit le duc, en feignant de ne pas ouïr, m’avez-vous récompensé ? En vous jetant dans le giron de la Moret. Secundo, en lui signant une promesse de mariage.
— Il le fallait bien, dit Joinville naïvement. Elle ne m’aurait pas cédé sans cela.
— Voilà bien votre courte vue ! Et maintenant, que se passe-t-il ? Elle vous fait un procès pour avoir rompu votre promesse. Et le résultat est clair : ou vous la mariez, ou elle vous ruine. Assurément aujourd’hui, vous ne vous étiolez plus en exil. Assurément, vous êtes libre, mais avec quel grand grelot attaché à la queue !
Le duc prononça ce « à la queue » de façon plaisante, mais sans rencontrer de sourires chez Bassompierre ou chez moi. Il parut en concevoir un dépit enfantin. Son visage s’empourpra et je craignis, en tant que demi-frère, de devenir à mon tour la cible de sa malévolence. Par bonheur, Bassompierre sauva tout.
— Vous avez mille fois raison, Charles ! dit-il d’un ton enjoué. Joinville est un fol, et moi aussi. Car moi aussi, j’ai signé une promesse de mariage, et, de toutes les femmes, à la sœur de la marquise de Verneuil ! À moi aussi elle a fait un procès et ce procès – reprenez cœur, Joinville ! –, ce procès, je l’ai gagné ! Et comment ? Je me suis tout simplement jeté aux pieds de la reine. Elle a écrit aux juges une lettre missive affirmant que j’étais innocent et ils l’ont crue ! Qui oserait donc dire ou penser ici que la régente n’en ferait pas tout autant pour vous, Joinville, si votre aîné, dont on connaît le poids dans les affaires du royaume, n’intercédait pour vous ?
Ce « poids dans les affaires du royaume » regonfla les plumes de notre paon. Il reprit ses couleurs coutumières et étant, de reste, trop indolent pour avoir de la suite, même dans ses méchantises, il mit un terme à ses sarcasmes.
La paix, sinon tout à fait la concorde, régna derechef dans la maison de Guise. Et elle fut aussitôt égayée, un laquais ouvrant grand la porte de la salle pour une nouvelle venue : la princesse de Conti.
À vrai dire, elle n’entra pas précisément dans la pièce. Elle y fit son entrée. Et une entrée d’autant plus remarquée par les présents, que trouvant la porte trop étroite pour que son vertugadin pût la franchir, elle le souleva de ses deux mains jusqu’à sa poitrine. Ce faisant, soit par accident soit de façon délibérée, elle empoigna, en même temps que le vertugadin, le cotillon de dessous. Ce qui eut pour effet de découvrir les dessous de ses dessous, cette vue figeant sur place les trois frères, Bassompierre et moi-même.
Le vertugadin, la porte passée, retomba comme un rideau de théâtre et la princesse, inclinant la tête sur son cou flexible, baissa les yeux d’un air confus que démentait un petit sourire où mille démons s’étaient logés. Elle était deux fois Bourbon – par sa mère, la duchesse de Guise, et par son mari, le prince de Conti. Et elle estimait, non sans raison, qu’il n’y avait rien à la Cour de plus noble, de plus haut et de plus beau qu’elle-même. Prétention qu’elle avait tout l’esprit qu’il fallait pour soutenir contre tous et en particulier contre son aîné, le duc de Guise, qui n’aurait jamais osé la dauber comme il daubait ses frères, les reparties de la dame étant promptes et foudroyantes.
Il y avait pourtant une faille dans l’étincelante cuirasse de la princesse de Conti : elle aimait Bassompierre à la fureur. Et l’atroce de la situation – qui était connue de toute la Cour – c’est qu’étant trop altière pour lui céder, elle attendait, pour l’épouser, que mourût le prince de Conti, lequel était vieil, bègue, sourd et mal allant et n’ignorait pas avec quelle impatience sa mort était attendue.
Je devinai plus tard que, logeant au palais épiscopal avec Madame de Guise, elle n’était venue là que pour voir Bassompierre (lequel, toutefois, elle n’envisagea pas une seule fois, alors qu’il la caressait de ses insatiables regards) : visite qu’elle couvrit, sitôt entrée, sous le prétexte de me porter un message de sa mère, qui eût pu tout aussi bien me le faire tenir par Monsieur de Réchignevoisin.
— Ha, mon petit cousin ! s’exclama-t-elle en feignant de ne s’intéresser qu’à ma personne, voyez en moi le héraut par lequel Madame ma mère vous mande ses volontés. Elle m’a mandé de vous bailler de sa part tous les poutounes que je pourrais : ce qui ne laisse pas de m’embarrasser, car je ne sais pas ce que c’est qu’un poutoune.
— En langue d’oc, Madame, dis-je, c’est un baiser.
— Ah ! Mais le mot est très joli ! dit-elle en filant les sons. Lequel de vous, Messieurs, dit-elle en enveloppant les présents d’un regard circulaire qui excluait Bassompierre, lequel d’entre vous, Messieurs, aimerait me donner un poutoune ?
— Mais moi ! dit l’archevêque avec élan.
— Ce diantre de diacre, dit le duc, ne rêve que caresses, fussent-elles incestueuses !
— Voyons, Louis, dit la princesse à l’archevêque, ne prenez pas ma question au pied de la lettre : elle était toute de rhétorique. D’ailleurs, j’ai ma tâche de héraut à remplir. Or sus, mon petit cousin ! Venez là que je vous poutoune !…
J’obéis, tout en me disant en mon for que j’étais affronté là à la plus grande coquette de la création. La princesse leva les bras avec grâce, posa ses deux mains fines sur mes épaules et, m’attirant à elle, effleura mes joues l’une après l’autre avec des mines taquinantes qui ne s’adressaient pas à moi.
— Hélas ! Mon petit cousin ! Vous avez ri ! Et maintenant, vous allez pleurer ! Car votre bonne marraine ne pourra vous voir ce matin, ni de reste de tout le jour, pour la raison que, s’étant au réveil envisagée au miroir, elle s’est trouvée « échevelée, barbouillée, livide, l’œil jaunâtre, le menton écroulé, la face réduite en un amas de rides et de ruines. Bref, laide à faire peur, un monstre devenue et tout à fait irregardable… En conséquence (je la cite encore) de ce délabrement », elle ne veut ni être vue, ni voir personne, ni vous, ni ses fils, ni même la régente, se cloître en sa chambre, et ayant pris un grain d’opium, dormira tout le jour…
Je m’étais fait une telle fête de revoir Madame de Guise et de la revoir au bec à bec en son intimité que, de déception, à peu que j’en eusse les larmes aux yeux, lesquelles je pris d’autant plus à cœur de refouler que les Guise s’esbouffaient de la verve de la princesse de Conti, qui avait mimé à la perfection la voix, le ton, et les manières extravagantes de sa mère quand son miroir la fâchait. Ha, je la connaissais bien, moi aussi, ma bonne marraine, en ses humeurs sauvages, elle qui, du matin au soir, déployait, pour nier son âge, une formidable force et tout soudain, à l’occasion d’une fatigue, le découvrant, s’écroulait, puis le jour suivant rebondissait, folâtre et drue, comme balle au jeu de paume.
Après être demeuré là le temps qu’il fallait pour ne pas avoir l’air de m’ensauver, je pris congé de mon hôte. À ma grande surprise, et peut-être aussi à celle des Guise, Bassompierre s’offrit de me raccompagner jusqu’à l’escalier : égard bien surprenant, étant donné mon âge et son rang.
La porte de la salle close derrière nous, il me dit à voix basse en me prenant par le bras :
— Un mot, mon beau neveu, un mot seulement ! Car j’ai hâte, vous l’entendez bien, de retourner d’où nous venons. Je suis en communication constante avec Madame de Lichtenberg et aussi avec la reine. Votre affaire paraît prendre tournure. Cherchez-moi après le sacre et je vous en dirai plus.
Je me sentis pâlir, prêt à tomber. Je me jetai dans ses bras et sans un mot je l’étreignis, mon cœur battant à coups terribles. Bassompierre s’émut lui-même de cet émeuvement.
— N’est-ce pas pure folie, dit-il avec un regard mélancolique et un retour évident sur soi, d’aimer à ce point une femme, quand elle vous est, pour l’instant du moins, inaccessible. Que de joies espérées ! Que de tourments présents ! Et à quel prix le bonheur se paye ! Allons, mon bon ami, c’est dit : je vous verrai après le sacre.
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* *
Le chevalier de La Surie dormit peu la nuit qui précéda le sacre. Il était ivre de joie d’avoir été invité avec nous à cette mémorable cérémonie : invitation qui lui permettait de mesurer le chemin qu’il avait parcouru depuis le temps où, petit paysan orphelin, réduit à la famine et aux maigres voleries par la meurtrerie de ses parents, il n’avait été sauvé de la hart que sur les pressantes instances de mon père. Élevé avec lui et s’étant instruit seul à son ombre, car la vivacité de ses méninges allait de pair avec l’émerveillable agilité de ses membres, il avait gardé de cette instruction un penchant à jouer sur les mots français (tant sans doute il avait été heureux de les apprendre, ne parlant à l’origine que le périgourdin) et aussi, une invincible propension à poser des questions. Ses giochi di parole[8], tantôt ébaudissaient mon père et tantôt le hérissaient. Mais à ses questions, il répondait toujours avec une patience de saint.
Nous ne fûmes donc pas autrement surpris quand le matin du sacre, alors que nous achevions de nous vêtir, nous le vîmes apparaître dans notre chambre, ses yeux vairons fort éveillés et ses lèvres gonflées de je ne sais combien de demandes qu’il avait dû mûrir pendant les fiévreuses insomnies de sa nuit.
— Monsieur, dit-il à mon père, plaise à vous de me répondre. À quoi rime un sacre, puisque Louis est déjà roi ?
— Un sacre est un sacrement, dit mon père sans battre un cil.
— Je l’eusse juré ! Mais de sacrements je n’en connais que deux, tous deux institués par le Christ : le baptême et la Cène.
— C’est ce que disent les méchants huguenots, dit mon père avec un sourire. Des sacrements, nous autres catholiques, nous en avons beaucoup rajouté et à s’teure, on n’en compte pas moins de sept !
— Sept ?
— Le baptême, la confirmation, l’eucharistie, la pénitence, l’extrême-onction, l’ordre et le mariage. Et, Monsieur le Chevalier, puis-je vous faire observer que vous devriez connaître cette liste par cœur, l’avant apprise quand vous vous êtes converti en même temps que moi au catholicisme ?
— C’est vrai, dit La Surie, avec une petite grimace qui n’était pas que de contrition. Je l’avais oubliée. Je m’accuserai de cet oubli en confesse, l’an prochain à Pâques. Permettez-moi, Monsieur, de vous aider à passer votre pourpoint. N’auriez-vous pas un peu grossi ?
— Point du tout ! Et c’est pure méchantise de ta part, Miroul, de le suggérer !
— Monsieur, poursuivit La Surie, auquel de ces sept sacrements s’apparente celui du sacre ?
— À aucun d’entre eux. Il est particulier aux rois. C’est la confirmation par l’Église de leur droit divin. C’est aussi une occasion solennelle au cours de laquelle les pairs, ecclésiastiques et laïcs, prêtent au roi serment d’allégeance et de fidélité.
— Si j’étais Bassompierre, je gagerais que d’aucuns des pairs laïcs ont déjà trahi ce serment dans leur cœur.
— Je n’en prendrais pas la gageure, dit mon père. Aussi bien est-ce le côté religieux qui importe, parce qu’il assoit dans le peuple l’autorité du souverain.
— Et combien de temps va durer le sacre ?
— Si j’en crois celui d’Henri IV, cinq bonnes heures.
— Cinq bonnes heures ! dit La Surie qui dans les églises trouvait toujours le temps long. Diantre ! N’est-ce pas un peu long et lourd pour un garcelet de neuf ans ? La régente ne pouvait-elle attendre qu’il fût un peu plus grand ?
— La régente a ébranlé le trône par ses faveurs aux Concini et par ses infinis gaspillages et elle sent, ce jour d’hui, le besoin de se remparer derrière la popularité de son fils, tout en continuant, de reste, à dire et à faire dire qu’il est incapable de régner.
— Aime-t-elle donc à ce point le trône ? dit La Surie.
À cela, comme mon père se taisait, je pris sur moi de répondre :
— À mon sentiment, elle n’aime pas les devoirs qu’il implique, mais les pouvoirs qu’il donne : puiser à pleines mains dans le trésor en violant les règles instituées par Henri, intervenir auprès des juges pour innocenter un coupable, et en général, violer les usages, les coutumes et les lois du royaume.
— À quel coupable faites-vous allusion ? dit mon père en levant le sourcil.
— À Bassompierre et à sa promesse de mariage à Mademoiselle d’Entraigues.
Mon père hocha la tête :
— J’en ai ouï parler. Si fort que j’aime Bassompierre, je déteste cette inique façon de se conduire envers les dames, et plus encore, l’iniquité du jugement imposé par la régente aux juges.
C’est plus tard par Héroard que nous sûmes la façon dont se fit le réveil de Louis ce matin-là. Toutefois, l’inconvénient avec Héroard, c’est que, craignant toujours d’en dire trop, il n’en dit jamais assez. Louis se leva, dit-il, le dix-sept octobre à cinq heures et, dès son lever, il était gai et avait bon visage. Pour nous qui l’aimons, voilà qui fut fort plaisant à ouïr et montre que l’enfant-roi pensait moins à la fatigue de la cérémonie qu’à la grande dignité que ce sacre allait lui conférer.
Mais nous aurions aimé savoir, Héroard n’en disant mot, si à son lever, il avait, oui ou non, pris son déjeuner. Point important, car s’il ne put manger (pour la raison sans doute qu’il n’aurait pu communier), cela voulait dire qu’il supporta, à jeun, pendant cinq bonnes heures, cette interminable cérémonie sans jamais fléchir ni pâlir. Et cela, nous le vîmes de nos yeux ! Ce qui réduit à néant les bruits odieux que la reine faisait courir, dès cette époque, sur sa « faible constitution ».
À peine Louis fut-il levé et eut rendu à la nature ses devoirs naturels (sous la surveillance vétilleuse d’Héroard) que son gouverneur Monsieur de Souvré s’avança et dit : « Sire, vous souvient-il que c’est aujourd’hui votre sacre ? – Je m’en souviens », dit Louis gaiement. Et on commença à l’habiller. Ce n’étaient pas là ses habits coutumiers, mais une vêture imposée par une cérémonie séculaire : une fine chemise, une camisole de satin cramoisi et, la recouvrant, une longue robe de toile d’argent à larges manches.
Pendant ce temps on préparait dans le cabinet attenant le lit de parade. Quand il fut prêt, Louis s’y coucha de tout son long, ses grands yeux noirs brillants de curiosité, mais sans mot dire.
Apparut alors le duc d’Aiguillon, grand chambellan de France. Et grand, il l’était assurément, non seulement de titre, mais aussi de taille et de rotondité. Après avoir salué le roi aussi profondément que l’exigeait son devoir, il inspecta avec la dernière minutie sa vêture et la façon dont le lit était disposé. Après quoi, se redressant de toute sa hauteur, les deux mains croisées sur sa bedondaine, l’air à la fois important et humble, il attendit.
L’attente dura si longtemps que Louis, se souvenant qu’il était le roi, et qu’il avait le droit de questions poser, demanda :
— Que se passe-t-il maintenant, Monsieur le Grand Chambellan ?
— Sire, nous attendons que les pairs du royaume viennent vous chercher pour vous mener à la cathédrale.
— Et que fais-je en attendant ? dit Louis.
— Vous dormez, Sire.
— Monsieur le Grand Chambellan, reprit Louis, comment peux-je dormir, n’ayant nullement sommeil ?
— Sire, vous en faites le semblant et la mine.
Cette réplique égaya Louis. Il n’eût jamais pensé que son sacre commençât par un jeu. Et s’y prêtant avec alacrité, il ferma les yeux aussitôt.
— Sire, dit le chambellan avec une certaine gêne, car la gaîté de l’enfant ne lui avait pas échappé, il n’est pas nécessaire que vous dormiez maintenant, mais seulement quand les évêques entreront dans ce cabinet, car ils sont censés vous réveiller, vous soulever et vous mettre debout.
— Eh quoi ! Monsieur le Grand Chambellan, dit Louis, ne peux-je me lever de moi-même ?
— Non, Sire, ce n’est pas l’usage en cette grande occasion. Toutefois, quand les évêques vous soulèveront, il ne faudra pas vous faire trop lourd, car les évêques n’ont pas beaucoup de forces, étant vieils et mal allants.
— Je m’en souviendrai, dit Louis.
Au bout d’un moment, le duc d’Aiguillon, d’un geste plein de pompe, tira de l’emmanchure de son pourpoint chamarré une montre-horloge, la considéra longuement avec gravité et dit, comme se parlant à soi :
— Il est temps.
Et d’un pas quelque peu pesant, il se dirigea vers l’huis du cabinet et le ferma à clé.
— Monsieur le Grand Chambellan, dit Louis, pourquoi verrouillez-vous la porte ?
— Pour que les évêques me requièrent l’entrant.
— Et vous le leur baillerez ?
— Oui, mais point incontinent, dit le duc, la crête haute. Seulement la troisième fois qu’ils le demanderont.
— Et pourquoi la troisième fois ? dit Louis.
— C’est là, Sire, l’usage immémorial.
Le grand chambellan fit sonner cet « immémorial » comme s’il roulait un énorme rocher devant l’entrée d’une grotte pour la clore à jamais. Toutefois, l’œil vif de Louis l’inquiétant encore quelque peu, il balançait à en dire plus. Mais au bout d’un moment, le sentiment de son devoir l’emportant, il fit derechef à Louis une profonde révérence et dit :
— Plaise à vous, Sire, de vous ramentevoir que, les évêques entrés, il faudra dormir et ne plus poser question, ni à moi-même, ni à eux, ni à quiconque.
— Je m’en souviendrai, dit Louis.
À ce moment, on ouït, provenant de la pièce voisine, des pas et des conciliabules. Après quoi, on frappa faiblement à l’huis et Louis, aussitôt, ferma les yeux.
— Que voulez-vous ? dit le grand chambellan, d’une voix forte, fanfaronne et belliqueuse, comme s’il se préparait à mourir dans un dernier assaut, après avoir fait au roi un rempart de son corps.
Une voix fort chevrotante, celle de l’évêque de Laon, lui répondit à travers l’huis :
— Louis XIII, fils de Henri le Grand.
À ouïr son père si glorieusement nommé, Louis ouvrit les yeux. Ce que voyant le grand chambellan, il pencha son gros corps hâtivement sur le grand lit de parade et dit à voix basse et pressante :
— Pour l’amour du ciel, Sire, fermez les yeux !
Puis, se redressant et se tournant vers la porte, le grand chambellan cria d’une voix dont la force et l’ampleur étaient tout à plein disproportionnées à celle de l’évêque de Laon :
— Le roi dort !
Après quoi, il attendit. Et il n’attendit pas longtemps, car un nouveau coup, aussi faible que le précédent, fut frappé à l’huis.
— Que voulez-vous ? cria le grand chambellan sur le même ton.
— Louis XIII, fils de Henri le Grand, dit l’évêque de la même voix tremblée, cassée et à peine audible qui le rendait si peu redoutable.
— Le roi dort ! cria le grand chambellan sans rien rabattre de sa truculence.
Après le troisième coup frappé à l’huis – puisqu’il fallait qu’il y en eût trois, chiffre magique – la réponse de l’évêque au stentorien « Que voulez-vous ? » du chambellan, changea : elle ne mentionna plus Henri IV, mais le ciel – la filiation terrestre d’Henri IV étant abandonnée au profit de la mission divine de son fils.
— Louis XIII, dit l’évêque, que Dieu nous a donné pour roi.
Ce que l’évocation d’Henri le Grand n’avait pu accomplir, celle du Seigneur le fit, car la porte s’ouvrit, non à la vérité tout à fait d’elle-même, mais par la main du grand chambellan qui la déverrouilla. L’évêque de Laon entra à petits pas, suivi de l’évêque de Beauvais. Et le grand chambellan, de fier Sicambre qu’il était jusque-là, redevint tout soudain la brebis la plus obéissante de l’Église et, courbant la tête devant les deux prélats, leur quitta la place.
Louis devait dormir, assurément, d’une façon fort vigilante, car dès que l’évêque de Laon lui eut dit, de sa voix faible : « Mon fils, réveille-toi ! » (tutoyant le roi pour la première et la dernière fois de sa vie), il ouvrit les yeux et se laissa ensuite lever, à ce que j’ai ouï, sans se faire trop lourd, ni de reste trop léger, voulant sans doute donner quelque vérisimilitude au rôle qu’on lui avait prescrit. Quelques minutes plus tard, vêtu de la même robe en toile d’argent à longues manches dans laquelle il avait reposé sur son lit de parade, il traversa la place de la Cathédrale, suivi des pairs laïcs et ecclésiastiques du royaume et pénétra dans l’église. Il devait me dire, bien plus tard, que son cœur battait à se rompre au moment où il mit le pied sur les marches usées par tant de siècles.
*
* *
Grâce à la double protection de la duchesse de Guise et de l’archevêque de Reims, le maître de ces lieux, je fus admis, avec mon père et La Surie, à de bonnes places dans la galerie du chœur, lesquelles nous donnaient des vues plongeantes sur la cérémonie – si du moins je peux appeler « bonnes » des places debout où nous étions fort pressés par une foule d’invités, les jambes à la longue nous rentrant dans le corps et du fait du coude à coude avec nos voisins, crevant aussi de chaud, bien que l’église vu la touffeur du temps nous eût paru fraîche à l’entrant.
La seule personne que je vis là, qui fût installée sur une chaire à bras contre la balustrade ajourée, était une dame fort bien mise que je ne voyais que de dos mais qui, à observer sa nuque et son profil perdu, me fit l’effet d’être jeune et désirable. Sa présence m’intrigua fort, car les grandes dames de la Cour – princesses et duchesses – étaient elles aussi assises, mais dans le chœur et si l’inconnue, d’évidence, ne se pouvait flatter d’assez haut parentage pour être parmi elles, d’où venait qu’on lui eût baillé cette chaire discrète dans la galerie et au surplus, à ses côtés, debout, un clerc vigoureux qui paraissait n’être là que pour écarter d’elle les fâcheux ? J’observai aussi que son siège était placé derrière une colonne, ce qui ne l’empêchait pas, en se penchant, d’avoir des vues sur le chœur mais pouvait lui permettre, si elle le désirait, de dérober au chœur la vue de sa personne.
Toute la Cour s’étant déplacée de Paris à Reims, la cathédrale était pleine à n’y pas loger une épingle et encore que ce lieu saint eût dû inspirer plus de respect aux assistants, il bourdonnait de mille entretiens qui n’avaient sans doute rien de pieux. Toutefois, un grand silence se fit quand, précédé de l’évêque de Laon et de l’évêque de Beauvais, et suivi des pairs du royaume, tant religieux que laïcs, le petit roi apparut, vêtu de cette longue robe de toile d’argent qui lui tombait jusqu’aux pieds et donnait, ou voulait donner, l’impression qu’il venait à peine de naître et n’avait pas encore reçu des mains de son créateur, par l’intermédiaire obligé de l’Église, les vêtures et les armes de son pouvoir.
Tandis que, le front haut et la taille droite, Louis marchait dans l’allée de la grande nef, suivi des dignitaires de son royaume, il paraissait, à la vérité, bien petit, et son avenir bien fragile, entouré qu’il était de ces voraces Grands, et mal voulu d’une mère frivole et dure qui le tenait pour son rival. Il marchait, comme lui avaient appris Monsieur de Souvré et le grand chambellan, lentement et les yeux fixés sur le chœur, apportant à ce rôle en ce sacre son application coutumière car il mettait beaucoup de conscience à tout ce qu’il faisait.
Pour nous, il y avait dans ce sacre une ironie amère. Le ciel et la terre allaient se conjuguer pour donner à Louis toutes les apparences du pouvoir et il n’était même pas le maître dans les quelques pieds carrés de sa chambre. De son lever à son coucher, il ne lui manquait pas une bonnetade, une révérence ou une génuflexion, et tout lui était donné avec le dernier respect, même le fouet.
Ce n’est pas que l’amour, hors celui de sa mère, lui faillît tout à plein. En jetant mes regards autour de moi dans la cathédrale, je vis plus d’une dame qui, à le voir s’avancer dans la tendreté de son âge, y allait d’une larmelette. Et je vis aussi plus d’un gentilhomme dont le visage s’empourprait à contempler, en cette occasion, le fils d’un souverain qu’ils avaient aimé. Ceux-là aspiraient du bon du cœur à servir Louis, et pas plus que mon père, La Surie et moi-même, ne consentiraient jamais, comme bon nombre de courtisans faisaient déjà, à s’accrocher aux chausses de ce bas faquin de Concini, à lui lécher les mains et à se coucher à ses pieds. Nous n’avions qu’un maître et il était là, dans la nef, tout béjaune et faible qu’il fût.
De tous les rites qui, en ces fastes, accablèrent Louis, le plus important, assurément, celui qui le consacrait et lui conférait la grâce, était l’onction. Elle requérait le mélange de deux huiles : l’une venant du saint chrême, l’autre de la sainte ampoule. Le saint chrême, qui est usuel dans le baptême, est lui-même un mélange d’huile d’olive et de baume. La sainte ampoule est aussi une huile, mais d’origine combien plus vénérable, puisqu’elle fut apportée du ciel par un ange à saint Remy pour le baptême de Clovis. Comme, depuis cette date, elle avait servi au sacre de tous les rois de France, on entend bien qu’il fallait la ménager et ne pas la servir avec un cuiller. En fait, le cardinal de Joyeuse enfonça une aiguille d’or dans la sainte ampoule et, par ce moyen, en tira une quantité infime qu’il mélangea du doigt avec le saint chrême.
On dévêtit alors Louis. On lui retira de prime sa longue robe, puis on défit les attaches qui retenaient aux épaules sa camisole et sa chemise, et il apparut nu jusqu’à la ceinture. Dans cet appareil, il dut se coucher de tout son long sur le ventre – posture humble mais surtout fort malcommode, les dalles de la cathédrale n’étant pas des plus douces. Qui pis est, ce prosternement dura prou, car le cardinal de Joyeuse debout et le roi demeurant à ses pieds, le prélat prononça une quantité infinie d’oraisons que j’aurais donné beaucoup pour abréger, mais dont l’excessive longueur voulait sans doute laisser entendre la supériorité du pouvoir spirituel sur le temporel. Mon père, à côté de moi, grinçait des dents, soupçonnant là une attitude ultramontaine[9]. Mais, pour une fois, je ne saurais dire s’il avait tout à plein raison, ces prières étant séculaires, la tradition, avec les siècles y ayant beaucoup ajouté.
Le cardinal releva enfin Louis et l’oignit sur le sommet de la tête, sur la poitrine, au milieu du dos, sur l’épaule dextre, sur l’épaule senestre, et enfin aux jointures des bras. L’onction s’arrêta là et comme La Surie se penchait vers moi, les yeux brillants de malice, je craignis qu’il ne fît là l’une de ses damnables gausseries et, devinant à peu près laquelle, je lui fermai la bouche de ma main. Et comme sur son autre flanc mon père lui donnait du coude dans les côtes, il resta coi.
Louis oint, le grand chambellan s’avança et le vêtit d’une sorte de chemise et d’une dalmatique.
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* *
— Une dalmatique, qu’est cela, s’il vous plaît ?
— Belle lectrice, on désigne par ce mot une sorte de tunique faite de satin bleu brodé de fleurs de lys d’or, laquelle, si j’ose vous le dire, eût pu vous séoir à la perfection, si vous êtes telle que je vous imagine.
— Monsieur, bien je me souviens que, quand vous faites un compliment à une dame, vous n’y allez pas au petit cuiller, mais à la truelle. La grand merci toutefois. Pour ne rien vous celer, aux coups je préfère les caresses, fussent-elles verbales. Mais, Monsieur, je voudrais vous poser question.
— Madame, je vous ois.
— Pardonnez ma frivole curiosité, mais à ce que j’ai ouï dire, les anges importants ont des noms. Comment s’appelait celui qui apporta la sainte ampoule à saint Remy ?
— En premier lieu, Madame, c’était un ange féminin. Je sais bien que les théologiens prétendent que les anges, n’ayant pas de corps, sont dépourvus de sexe. Mais, n’en déplaise aux docteurs en angélologie, je m’en tiens, pour ma part, aux anges de l’Ancien Testament et notamment à ceux qui visitèrent Sodome et qui, assurément, n’étaient point immatériels, vu la sorte de péril qu’ils encoururent. Quant à la messagère de saint Remy, je ne saurais dire son nom, mais je connais du moins sa physionomie. Je l’ai vue, sculptée dans la pierre pour l’Éternité. Et vous la connaîtrez aussi. Madame, pour peu que vous vouliez bien considérer – puisque nous sommes à Reims – un détail passionnant du portail de la cathédrale, lequel montre, debout, les saints du diocèse. Là, tout à fait à main droite, à côté de saint Nicaise, qui paraît triste, maigre et malengroin, vous verrez un ange indéniablement féminin, gracieuse en sa posture, la taille fléchissante, l’air doux, aimable et malicieux et qui, penchant la tête sur le côté, sourit. Oui, Madame, seule de tous les anges de la chrétienté, elle sourit ! Croyez-moi, ce sourire est réconfortant, surtout quand on vient de contempler dans l’ébrasement droit du portail les saints et prophètes du Jugement dernier. Ah ! Madame ! Si ce sont ceux-là qui nous jugent, à bien examiner la morne sévérité de leurs visages, je ne donne pas cher de mon paradis.
— Mais Monsieur, ôtez-moi d’un doute ! Pour quelle raison pensez-vous que ce bel ange sourit ?
— Voici encore ce que j’en crois savoir : quand, partie de son ciel glacé, elle atterrit sur notre planète chaleureuse pour apporter la sainte ampoule à saint Remy, elle fut ravie de la douceur de vivre qu’elle trouva sur la terre des hommes, s’éprit d’un sculpteur, l’épousa et, ses ailes disparaissant, devint femme : ce sourire fut le premier qui se dessina sur ses lèvres quand elle se vit, à son tour, aimée. Et après sa mort, car elle mourut jeune, son malheureux époux retrouva dans la pierre qu’il sculptait à sa ressemblance, l’expression qui l’avait bouleversé à leur première rencontre.
— Si non e vero e ben trovato[10]. Monsieur, un mot encore, et, je pense, le dernier. Mon bonheur veut que j’aie un fils de l’âge de Louis. Il est fort beau et à moi fort affectionné. Mais il est aussi turbulent à l’excès et je doute qu’il ait pu souffrir une aussi longue et lourde cérémonie sans commettre quelques petites turlupinades. Allez-vous me dire que votre Louis fut aussi sage qu’un saint de pierre ?
— Nenni, Madame. Il garda de bout en bout la face grave et sérieuse, mais deux ou trois fois le petit espiègle perça sous le roi. Je vous le conterai, si vous le permettez, au fil de mon récit, car, pour l’instant, si vous voulez bien vous le rappeler, on rhabille le roi.
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* *
Autant on avait dépouillé Louis quasiment jusqu’à la nudité avant de l’oindre, autant, quand l’onction fut finie, on le garnit, non seulement en vêtements mais en objets divers, tous chargés de symboles.
On commença par lui donner une épée. Il la tira de son fourreau et, selon les instructions qu’on lui avait données, il la baisa et, nue quelle était, l’alla, selon le rite, placer sur l’autel.
— Qu’est-ce que tout cela veut dire ? me glissa La Surie à l’oreille.
— Qu’il défendra l’Église, dis-je à voix basse.
— À moins, dit La Surie sur le même ton, qu’il n’ait, comme son père, à se défendre contre elle…
Cette fois, il dit cela en langue d’oc, afin que je n’allasse point lui clore le bec une deuxième fois.
Après l’épée, le cardinal de Joyeuse bénit pour le roi un anneau d’or qu’il lui passa à l’annulaire de sa dextre et par lequel Louis était censé épouser son royaume, l’annulaire de l’autre main étant réservé à son hymen futur. Ainsi bagué, Louis reçut encore du cardinal, pour qu’il la saisît en sa main gauche, la main de justice qui proclamait son pouvoir judiciaire et en même temps, en sa main droite, le sceptre royal, insigne de sa puissance souveraine.
Or, si la main de justice, faite d’ivoire et emmanchée sur bois était légère, le sceptre, lui, se trouvait fort lourd pour un garcelet de neuf ans. Et son bras, sous l’effort qu’il fit pour le tenir droit, se mit à trembler. Voyant quoi, le premier parmi les pairs laïcs, le prince de Condé, voulut y porter la main pour l’assurer, mais Louis, tournant la tête vers lui, lui dit d’une voix ferme et sèche :
— Je préfère le porter seul !
Ni le geste du prince de Condé qui, vu ses ambitions, n’était peut-être pas sans arrière-pensée (le sceptre royal étant chargé d’un si puissant symbole) ni la prompte rebuffade de Louis (qui, quant à nous, nous combla de joie) n’échappèrent à la Cour, Condé étant celui des Grands qui, par son humeur rebelle, donnait le plus de tablature à la régence.
Le sceptre précéda la couronne et celle-ci, posée depuis le début de la cérémonie bien en vue sur le maître-autel, était réputée être la couronne de Charlemagne. Toutefois, les Autrichiens prétendaient aussi la posséder et la garder à Vienne pour couronner leurs empereurs. Je ne saurais dire, à la vérité, quelle était l’authentique et quelle, la copie, tant est pourtant que la nôtre portait, en plus de ses deux cent soixante-seize perles, huit fleurs de lys qui la francisaient. Quoi qu’il en fût, elle paraissait bien lourde et bien large pour une tête d’enfant et je gage qu’on avait dû user d’un artifice pour réduire à l’intérieur sa circonférence, afin qu’elle tînt sur la tête du petit roi sans risquer de lui retomber sur le nez.
Louis assis et portant vaillamment main de justice et sceptre (il avait réussi à maîtriser le tremblement de son bras droit en le collant contre son corps), le cardinal de Joyeuse, avec un grand air de pompe, alla prendre sur l’autel la couronne et l’éleva des deux mains au-dessus de la tête du petit roi, mais sans l’y poser.
Le chancelier appela alors d’une voix forte les pairs ecclésiastiques et les pairs laïcs qui, se rangeant autour de Louis, portèrent la main sur la couronne comme pour la soutenir : symbole transparent, et combien démenti au cours de notre Histoire !…
Le cardinal reprit alors la couronne de la main gauche, la bénit, et la posa sur le chef de l’enfant-roi, les pairs y portant la main, non cette fois pour la soutenir, mais pour la toucher.
Vinrent alors les génuflexions et les acclamations, suivies de deux baisers sur les joues royales donnés par le cardinal et les douze pairs. C’est à ce moment que deux petits incidents survinrent qui n’échappèrent à personne, le premier qui pouvait donner à penser prou à un spectateur attentif, l’autre, qui le pouvait faire sourire ou attendrir, selon le degré d’amour qu’il portait à Louis.
Quand vint le tour du duc d’Épernon de baiser Louis sur la joue – ce duc dont on avait dit à mi-mot qu’il avait fort bien pu tirer les fils qui poussèrent Ravaillac à tuer –, Louis, à chaque baiser que le duc lui donna, porta la main à la couronne comme pour l’assurer sur sa tête. Ce fut là l’occasion pour toute la Cour de quelques murmures à mi-bouche et de quelques regards détournés sans qu’on voulût aller plus loin, car l’accusatrice du duc d’Épernon, Mademoiselle d’Écoman, avait été jetée dans un cul-de-basse-fosse et y demeura, d’ordre de la régente, jusqu’à la fin de ses jours, sans qu’on osât jamais lui faire un procès qui eût pu être si périlleux pour tant de gens haut placés – et point seulement pour le seul d’Épernon.
Le dernier pair laïc à baiser Louis sur les deux joues fut le plus jeune – l’aimable duc d’Elbeuf. C’était un Guise de la tige des ducs d’Aumale. Il avait été marquis d’Elbeuf à sa naissance et, à cinq ans, fut nommé duc et pair.
Le jour du sacre, il avait tout juste atteint quatorze ans et paraissait, entre tous, fort joli et gracieux en sa magnifique vêture. Louis le connaissait bien, ayant souvent joué avec lui à Saint-Germain, à Vincennes et au Louvre. Et après que d’Elbeuf l’eut baisé sur les joues, il lui donna, en jouant, un petit soufflet sur l’une des siennes. Après quoi, il affecta de s’essuyer la joue.
*
* *
— Eh bien, belle lectrice, vous voilà satisfaite ?
— Classez-moi, Monsieur, en cette occasion, parmi les attendries. Est-ce tout ?
— Que nenni ! Quand, après le couronnement, la messe commença, et elle fut fort longue, coupée de chants, Louis dut se lever pour aller à l’offrande. Toutefois, quelque peu distrait des pensées qui eussent dû être les siennes, son jeune âge reprenant le dessus, il tâchait, en marchant, d’attraper du pied la queue du manteau du maréchal de la Châtre qui marchait devant lui. Le maréchal faisant, en ce sacre, fonction de connétable, je vous laisse à penser le nez qu’il aurait fait, si son splendide manteau d’apparat lui était tombé des épaules. À mon sentiment, Louis faisait mine seulement de lui marcher dessus, sans qu’il essayât vraiment. Cette idée de défaire le maréchal de sa plus belle parure devait l’amuser, tant il était las de cette pompe dont, pendant cinq heures, on l’avait accablé.
— Ah ! Monsieur ! Comme vous le défendez ! Bien assurée je suis que vous me cachez encore une de ses petites farces ! Pensez-y bien, de grâce !
— C’est que, Madame, je ne suis pas certain que la dernière farce en soit vraiment une et qu’il ne s’y cache pas un sens. Quand, le lendemain, on fit Louis chevalier du Saint-Esprit et qu’il reçut à son tour les chevaliers de son Ordre – dont mon père avait l’honneur de faire partie –, tous, l’un après l’autre, le baisèrent sur la joue. Mais quand vint le tour du duc de Bellegarde, Louis de ses deux mains le saisit par la barbe et dit en riant : « Vela un honnête homme ! »
— Y a-t-il donc une intention, Monsieur, dans cette petite gausserie ?
— Je le pense. Plaise à vous, Madame, de vous rappeler que la veille, sur l’ordre de la reine, le duc avait dû laisser ce faquin de marquis d’Ancre prendre le pas sur lui. Louis le voulait, je pense, venger de cette humiliation en lui signalant son estime sous le couvert d’une plaisanterie.
— Revenons, Monsieur, à l’interminable sacre. Finit-il enfin ?
— À deux heures et quart ! Et à en juger par le sentiment de fatigue que j’éprouvais dans les pieds, les jambes et les reins, j’imaginais celle de Louis. Enfin, à deux heures et demie, on ramena le petit roi dans ses appartements du palais épiscopal.
— Eh bien ! Monsieur ! Eh bien, dites-moi, de grâce, quelles furent les premières paroles qu’il prononça alors qu’il était sacré et couronné ? Mais, Monsieur, vous riez ? Vous vous esbouffez à rire ? Vous avez le front de vous gausser de moi ?
— Ah ! Madame ! Je n’y saurais même rêver ! J’espère, toutefois, que votre humeur, quand il s’agit des mots de la langue française, penche davantage du côté de Madame de Guise que du côté de Madame de Rambouillet.
— Vous piquez ma curiosité. Or sus, Monsieur ! Parlez sans tant languir !
— Je vous obéis, Madame. Dès que Louis apparut dans ses appartements du palais épiscopal. Monsieur de Souvré, malgré sa pesanteur, se jeta au-devant de lui et dit : « Ha ! Sire ! Vous devez être excessivement las ! Que désirez-vous ? Manger ? – Nenni, Monsieur de Souvré. – Dormir, peut-être, Sire ? – Nenni, Monsieur de Souvré. – Eh bien, Sire, n’est-il rien que vous désiriez ? – Rien que pisser », dit Louis.